Chronique d’un accord de libre-échange et ses conséquences annoncées

pour Jael Duarte, Daniel Tubb, The Leveller, September - October, 2013

Une grève des agriculteurs à l’échelle du pays secoue la Colombie. Depuis le 19 août, le pays s’est figé. La circulation des personnes et des biens, y compris la nourriture, a cessé. Paysans, travailleurs, enseignants, étudiants et classes urbaines marchent dans les rues et sur les routes du tout le pays pour dénoncer les conséquences néfastes des traités de libreéchange sur la production agricole nationale.

Le gouvernement a répondu aux manifestations par la violence. Les 30 et 31 août, les militaires ont occupé la ville de Bogotá. Jusque-là, la télévision et les médias étaient restés muets sur les manifestations et le Président Juan Manuel Santos lui-même déclarait que le pays était calme, que la grève n’existait pas; et ce, malgré la répression exercée contre les manifestants. Depuis plusieurs années, en Colombie, la répression violente des manifestations par l’État est chose habituelle.

À Bogota, deux jeunes ont été tués par balles, alors que seuls les militaires et la police sont autorisés à porter des armes à feu. Depuis le début de la guerre de guérilla il y a cinq décennies, les manifestants dénonçant une action du gouvernement sont accusés d’être liés à un groupe de la guérilla. L’accusation est généralement sans fondement, mais elle a pour résultat la criminalisation de la dissidence et elle désigne les opposants comme cible pour les groupes armés illégaux d’extrême droite.

C’est à la fin août seulement, après plus d’une semaine, que le président Santos a reconnu qu’il y avait des manifestations. Les médias ont alors régulièrement annoncé la fin imminente de la grève.

Début septembre, un accord est intervenu sur les importations de poudre de lait et de pommes de terre précuites, en promettant une compensation aux producteurs nationaux, des restrictions aux produits soumis à l’accord MERCOSUR (accord commercial entre la Colombie, le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay), et une réflexion quant aux privilèges des semences transgéniques sur les

semelles nationales. Mais, aucune remise en question des accords de libre-échange avec les pays du Nord, ni aucune décision de fond concernant l’importation des semences.

Depuis plusieurs mois, des manifestations

En février, les cultivateurs de café avaient commencé une grève dans les montagnes occidentales. La Colombie a depuis plus d’un siècle une longue tradition de production de café. Aujourd’hui, le prix de vente ne compense plus les coûts de production. La concurrence des autres pays et l’absence de politique publique ont eu un fort impact négatif. Après un mois de protestations, le gouvernement a accepté d’augmenter les subventions à la production et les possibilités de crédit, et d’autres politiques publiques en faveur du café colombien ont été annoncées.

En mai, les producteurs de pommes de terre ont manifesté à leur tour, pour les mêmes raisons : les coûts de production excédent les revenus. Mais, dans leur cas, aucun accord n’est survenu.

En juin, les paysans du Catatumbo, dans la zone frontalière avec le Venezuela, ont eux aussi entamé une grève après des années de demande pour la reconnaissance de cette région en tant que «Réserve Paysanne». La réserve paysanne est une entité juridique en Colombie qui permet la possession collective du territoire afin d’en protéger la production agricole. En réponse aux manifestations, l’armée colombienne a tué quatre paysans et blessé plus d’une cinquantaine de personnes, dont des journalistes. Aucun accord n’a été conclu.

En juillet, les mineurs travaillant dans les mines d’or se sont plaints des bénéfices accordés aux compagnies extractives transnationales par le gouvernement, au détriment des petites entreprises locales dont les activités sont considérées illégales. Bien que la Colombie ne soit pas le plus grand producteur d’or de la région, la production annuelle officielle atteint une valeur de deux milliards de dollars. Près de 85 % de la production est informelle,

elle est le fait d’entreprises locales de taille modeste. Le 31 aout, un accord a été conclu entre le gouvernement et les mineurs.

Une grève aussi appuyée par des intérêts différents

Les manifestations des dernières semaines ont connu quelques situations confuses. Des actes de vandalisme ont été commis dans les quartiers périphériques (quartiers habités par les classes démunies). Plusieurs jeunes auraient reçu de l’argent pour les exécuter. En outre, dans le sud du pays et dans le département d’Antioquia, quelques manifestants ont été contraints de poser des actes de vandalisme par des groupes d’extrême droite.

Cela est peut-être à rattacher au contexte politique et à l’élection présidentielle de l’année prochaine. L’actuel président de droite a la possibilité d’être à nouveau candidat et pourrait appuyer sa campagne sur le processus de paix avec la guérilla des forces armées révolutionnaires de la Colombie, les FARC. Face à lui, l’ancien président d’extrême droite, a l’intention de revenir dans l’arène politique. On peut alors se demander si l’extrême droite n’alimente pas la violence pendant les grèves et les manifestations, afin d’amener les électeurs à choisir comme seule solution réaliste : l’élimination par la force de la guérilla.

Les médias colombiens taisent le rôle qu’a joué l’ex-président Uribe dans la promotion des accords de libre-échange avec les ÉtatsUnis, le Canada et l’Union européenne, au moment même où il accusait publiquement les syndicalistes d’avoir des « liens avec le terrorisme et la guérilla». À ce moment-là, les syndicats colombiens s’opposaient à la signature de ces accords. Ils dénonçaient ces traités avec des États du nord, politiquement et économiquement plus puissants que la Colombie, comme une source d’inégalités croissantes dans les pays du sud eux-mêmes.

Par ailleurs, moins de 100 000 propriétaires possèdent 41 % du territoire colombien, chacun possédant en moyenne plus de 200 hectares. Seulement 18 % sont de petits exploitants de moins de 20 hectares. Alors, la production rurale ne vient pas exactement du petit producteur. Cette classe sociale, au moment de la signature des accords de libre-échange n’a pas vu un problème, maintenant c’est ce secteur qui souffre de pertes économiques.

En conclusion?

D’une part, nous avons un secteur agricole affecté par les accords de libreéchange et d’autre part, un conflit politique entre ceux qui ont toujours possédé les moyens de production. Résultat : des manifestations massives, auxquelles répond le déni du gouvernement. Tandis que les blessés et les détentions illégales ne se comptent plus du fait de la répression, le gouvernement se félicite du traitement démocratique du conflit.

Pendant que les journaux officiels colombiens annoncent chaque jour la conclusion d’accords avec les grévistes, dans la principale ville du département du Cauca, une manifestation des autochtones regroupe plus de 15 000 personnes. Mais là encore, comme toujours, les autorités nient l’existence d’un conflit.