Colombie : La paix sans justice?

pour Jael Duarte, Daniel Tubb,The Leveller, November, December, 2012.

Les Forces révolutionnaires armées de la Colombie – Armée du peuple (FARC-EP) et le gouvernement colombien ont entamé des négociations de paix à Oslo (Norvège) le 18 octobre 2012. Malgré des opinions divergentes sur la situation socioéconomique du pays et les chemins à suivre pour mettre fin à la guerre, les deux parties poursuivent leur discussion à La Havane (Cuba) en novembre. Quelles que soient leurs bonnes intentions, les parties sont confrontées à des défis complexes et redoutables.

Cinquante ans de conflit armé 

Le gouvernement colombien est en négociation avec les FARC – EP; celles-ci, cependant, ne sont pas la seule force de guérilla active au pays – il y a, entre autres, l’Armée de libération nationale (ELN); elles ne sont pas non plus l’unique acteur armé illégal – en ce domaine, il faut compter avec les groupes paramilitaires d’extrême droite. En 2005, une loi a instauré un processus formel de démobilisation de ces groupes; mais ceux-ci continuent d’opérer sous le couvert de bandes criminelles.

De plus, pendant dix ans, le gouvernement étatsunien, par le biais de son Plan Colombie, a financé l’armée officielle pour combattre le commerce de la drogue. L’armée colombienne a gagné plusieurs batailles importantes contre les FARC, en éliminant plusieurs de leurs leaders. Cela n’empêche pas les différents acteurs du conflit de se nourrir de la production et de la commercialisation de la cocaïne et de se battre pour le contrôle du territoire. Aujourd’hui encore, la Colombie reste un des plus grands fournisseurs de cocaïne.

Par ailleurs, les principales victimes de la violence armée (y compris celle de l’armée officielle) sont toujours les femmes, les paysans, les afro-colombiens et les peuples autochtones. C’est ainsi que les régions rurales restent la proie de la plus longue guerre de l’hémisphère occidental.

Le conflit armé a forcé le déplacement de quatre à cinq millions de personnes du milieu rural, faisant de la Colombie le pays comptant le plus grand nombre de déplacés forcés après le Soudan. La Colombie est également un des pays les plus dangereux pour les syndicalistes, et malgré la baisse constatée par les statistiques les plus récentes, le taux d’homicide, pour raisons politiques, reste élevé.

Cette réalité effroyable semble méconnue tants de la capitale Bogota, et parfois même des fonctionnaires du gouvernement.

Les raisons pour la paix

L’année dernière, le gouvernement colombien a mis en œuvre « la loi des victimes». Cette loi prévoit, en guise de réparation, une somme d’argent et la restitution de leurs terres aux victimes du conflit armé.

Néanmoins, cette loi trouve rapidement ses limites, l’accès des victimes à leurs anciennes terres étant souvent un problème. En effet, les conditions de vie à la campagne colombienne n’ont pas beaucoup changé et restent très précaires. De sa part, l’État laisse à l’abandon la santé, l’éducation, les transports et bien d’autres choses. De plus, la peur y est constante, plusieurs leaders des organisations de déplacés forcés ont été tués quand ils ont tenté de récupérer leurs terres.

Le défi est de parvenir à la paix et de résoudre les nombreux problèmes structurels à l’origine du conflit, tout en faisant en sorte que les populations rurales soient prises en compte. Le risque existe qu’une politique pragmatique mette un terme au conflit en Colombie sans qu’un véritable processus de justice l’accompagne, c’est à dire, le jugement des responsables des crimes et la compensation des victimes, d’une telle manière qu’après, personne n’ait le sentiment de prendre les armes pour se faire compenser.

L’ordre du jour de la paix 

L’ordre du jour, convenu entre les parties, est chargé. Il comprend une politique de développement agricole visant à assurer le développement social et équitable à travers le pays, l’accès à la terre et la reconnaissance formelle de la propriété foncière; les programmes mettant l’accent sur les infrastructures et l’amélioration des terres; le développement social axé sur la santé, l’éducation, le logement et l’éradication de la pauvreté; la relance de la production agricole des petits producteurs par des subventions, le crédit et la commercialisation. Il inclut également les droits et les garanties relatives à la participation politique des FARC-EP, ainsi que l’assurance d’un meilleur accès à la participation citoyenne aux niveaux national, régional et local pour la population la plus vulnérable. Par contre, même si les parties ont parlé de réparation aux victimes, la question de savoir si un processus de justice sera ou non mis en place n’a pas été abordée.

La réalisation de paix se heurte à toute une série d’obstacles et de contraintes. Premièrement, les deux parties sont accusées de crime de guerre et de violation des droits de la personne. En ce domaine, une amnistie est impossible selon les termes de la Cour pénale internationale et le Statut de Rome dont la Colombie est signataire. Cela soulève des questions sur la façon dont les conditions de la paix peuvent être négociées sans gommer la responsabilité respective des uns et des autres – direction de la guérilla, commandement militaire, anciens paramilitaires, classes politiques – pour les violations des droits de la personne et les crimes contre l’humanité qu’ils ont commis ou dont ils ont été complices.

Deuxièmement, le risque existe d’une répétition des mauvaises expériences de 2006, après la démobilisation et le désarmement des paramilitaires, quand beaucoup d’entre eux, sous de nouveaux habits, ont continué à commettre les mêmes crimes.

Autre élément, la guerre en Colombie a été sale. Des violations des droits de la personne, des déplacements forcés, des disparitions forcées et des massacres qui ont été perpétrés par les paramilitaires, la police, l’armée, les classes politiques locales et la guérilla, envers les paysans, les populations autochtones, les femmes et les militants syndicaux. Les observateurs du processus de paix craignent que ces crimes soient laissés dans l’impunité, comme ce fut le cas avec la “loi de justice et paix” en 2006 traitant de la démobilisation et du désarmement des forces paramilitaires, loi qui, malgré son nom, n’a en rien rendu justice aux victimes.

La paix en Colombie pourrait bien être une paix sans justice, à moins que le gouvernement et les négociateurs des FARC apportent aux organisations de la société civile une réelle réponse à l’impunité qui règne dans le pays – une impunité en lien direct avec les conditions quotidiennes en milieu rural de nombreux Colombiens qui, en plus de tout cela, sont aujourd’hui confrontés à la présence des entreprises extractives multinationales sur leur territoire riche en ressources naturelles.