En colombie, faire au neuf avec du vieux: La nouvelle stratégie de la vielle guerre contre la gauche

pour Jael Duarte et Daniel Tubb, The Leveller, January and February, 2014

Le 9 décembre 2013, Gustavo Petro, démocratiquement élu maire de Bogotá il y a deux ans, a été destitué. De plus, il lui est interdit d’occuper n’importe quel poste public pendant quinze ans.

La fonction de maire de cette capitale de 9 millions d’habitantsestlafonctionqui, après celle de Président de la République, confère le plus de pouvoir à son titulaire.

Un maire destitué pour les ordures

L’argument principal du Procurador, qui a conduit à la destitution de Petro, est que ce dernier a entravé le libre marché de la collecte des ordures. En effet, Petro a fait de celle-ci un service public, mettant fin du même coup aux lucratifs contrats que se partageaient quelques entreprises privées au détriment de la santé publique de la ville.

En Colombie, le Procurador est chargé de veiller à ce que le comportement des fonctionnaires publics (élus ou non) soit conforme aux droits de la personne; et dans la perspective du Procurador actuel, Alejandro Ordóñez, le libre marché est devenu un droit de la personne. Dans le même temps, ce fonctionnaire a été fortement critiqué pour avoir harcelé les homosexuels qui travaillaient dans son bureau et avoir publié des ordonnances infirmant le droit à l’avortement en cas de viol, pourtant autorisé en Colombie.

Dès son accession à la mairie de Bogotá le 1er janvier 2012, Petro a subi les attaques du Procurador. Ainsi, en mai 2012, son secrétaire exécutif, Guillermo Asprilla, avait été destitué pour des raisons politiques.

La destitution de Gustavo Petro a provoqué plusieurs manifestations publiques de soutien, car une grande partie de la population l’appuie. Quelques-uns n’hésitent pas à dire que sa destitution est une vengeance. Il faut préciser que Gustavo Petro, dans sa jeunesse, a été un guérillero du M-19, un groupe aujourd’hui démobilisé. Suite à cette démobilisation, Petro a mené une vie politique active. Il a connu une brillante carrière au parlement national, avant d’être élu à la mairie de Bogotá.

Hier et aujourd’hui: des attaques contre la gauche

En 1985, suite aux accords signés avec le gouvernement colombien, deux guérillas, les FARC (Forces Armes Révolutionnaires de la Colombie) et l’ELN (Armée de Libération Nationale), créent un parti politique : l’Union patriotique (UP). Bien que légal, ce parti subira une très forte répression : deux de ses candidats à la présidence, 91 de ses parlementaires et quelque 5 000desesmilitantsseront assassinés à travers le pays. Aujourd’hui, on ne trouve des survivants de ce parti qu’en exil.

En 1990, après la démobilisation du M-19 (la guérilla dont Petroa été membre et sa transformation en parti politique, son candidat à la présidence, Carlos Pizarro, ex-guérillero du groupe, a lui été aussi assassiné. En 1999, le Procureur général a accusé les paramilitaires de cet assassinat, ainsi que de celui du candidat de l’UP, Bernardo Jaramillo. Et en 2006, la Cour Interaméricaine des droits de la personne a été démontré les liens étroits entre les paramilitaires et les forces armées colombiennes.

En 2013, le Conseil d’État a jugé que la perte du statut de parti politique de l’Union patriotique était le résultat d’une persécution dirigée contre ce parti. L’UP a donc été rétablie dans ses droits et pourra présenter des candidats aux élections législatives (mars 2014) et présidentielle (mai 2014).

Le retour en Colombie d’Aída Avella Esquivel, sa candidate à l’élection présidentielle, après plusieurs années d’exil est une marque d’espoir. Néanmoins, à quelques mois de ces échéances électorales, l’UP est de nouveau soumise à la persécution. Son budget de campagne a été bloqué par le gouvernement et les médias nationaux refusent de publier ses publicités. Le lundi 20 janvier, la police a investi son siège social et a détenu son garde de sécurité; celuici a été torturé, sous prétexte qu’il était « communiste ». Un autre siège de l’UP, dans la région de l’Arauca, a également été soumis au harcèlement de la police.

Un autre mouvement politique de gauche, la Marche patriotique, a subi des pressions et des persécutions; pourtant, dès sa fondation en 2012, ce mouvement a formulé des propositions en faveur d’un processus de paix. Ses membres sont accusés d’être des guérilleros et une parlementairequiappuyaitcemouvement a été destituée en 2010 par le même Procurador qui a destitué au Petro.

À ce jour, 28 militants de ce mouvement politique ont été assassinés et une dizaine d’autres ont été détenus arbitrairement, y compris un professeur d’université, Francisco Toloza, qui fait des études de doctorat en Argentine.

Tous ces événements ne sont pas étrangers au contexte politique qui prévaut en Colombie. Après 50 années de guerre, les FARC et le gouvernement sont engagés dans un difficile processus de paix. Un des points importants des négociations est la participation politique. La destitution de Gustavo Petro comme celle de Guillermo Asprilla et d’autres contredisent l’intention affichée par le gouvernement de laisser s’exprimer démocratiquement les diverses idées politiques. En fait, on peut penser que la destitution est une nouvelle stratégie de la droite colombienne. Elle s’ajoute à d’autres déjà largement employées : l’assassinat politique, la détention arbitraire, la criminalisation de la gauche.

Le 23 janvier, le Tribunal de Cundinamarca a jugé en faveur de trois demandes de Gustavo Petro. Le résultat : sa destitution se trouve en suspens à fin de protéger les droits des électeurs, et le Tribunal renvoie cette procédure à l’office de Registre National, bureau chargé des processus électorales. À suivre donc.